vendredi 23 décembre 2011

Apparition & Disparition

Le récit d’une perturbation dans les routines quotidiennes d’un homme seul nous emmène très probablement vers une réflexion sur les conséquences de l’oubli. Shimura ne reçoit jamais de visites, mais ses objets personnels sont déplacés en son absence, tandis que des aliments sont prélevés dans son frigidaire presque chaque jour. Afin de résoudre cette énigme, Shimura place une webcam dans sa cuisine qu’il peut surveiller depuis don travail. Il finira par apprendre qu’une femme vit chez lui à son insu depuis un an. Reste à savoir comment et pourquoi.

En lisant le roman d’Eric Faye Nagasaki, je ne peux que penser aux effets inattendus d’une amnésie, voulue ou non, d’une destruction de pans entiers du passé communément acceptée, qui trouverait cependant de curieuses résistances. La modernité, l’histoire, la solitude, la crise économique, voire les allusions littéraires empreintes d’étrangeté (un récit d’Edogawa Ranpo,  « La Chaise humaine » où  un homme vivrait à l’intérieur d’un canapé), se laissent explorer et dérouler comme un écheveau de vraies-fausses pistes qui mènent à des conclusions rassurantes sans en finir totalement avec le mystère. Parce que le mystère découle à la fois de l’inattention et d’une observation excessive. Comme si tout était possible dès qu’on détourne le regard, comme si la vraie invisibilité partait d’une volonté de ne pas être vu. Et, paradoxalement, ce sont précisément ceux qui cherchent à se faire oublier avec la plus grande ardeur  qui finissent par sortir de l’oubli, comme dans « Les Lumières fossiles », un autre récit d’Eric Faye où il est question de la disparition d’une jeune femme, qui met en lumière une vie indéchiffrable à laquelle l’un de ses anciens voisins finit par s’intéresser.

S’interroger sur l’oubli signifie explorer les contours de l’image de soi, du faux et des apparences. Le glissement vers des traits de la littérature fantastique n’est pas donc surprenant, dès qu’on aborde les clairs-obscurs de l’identité.




Nagasaki, d'Eric Faye, Stock 2010   


Ajout du 31 décembre à 23heures


Blanchon et moi souhaitons une excellente année 2012 à tous les lecteurs de ce blog :-)  



lundi 12 décembre 2011

Myriade et Microcosme

Personne ne sait à quoi ressemblent en réalité les villes, car les livres et les cartes postales entretiennent sans cesse le mythe romantique des ruines, des lieux solitaires propices à la méditation. Il n’y a jamais personne, dans cet imaginaire façonné par des iconographies anciennes et nouvelles. Et, pourtant, qui s’est jamais promené seul à Venise, avec ou sans carnaval, avec ou sans Acqua alta ? (il paraît qu’avec l’acqua alta c’est encore pire en ce qui concerne la foule). (1) La qualité, la texture des foules est un sujet rarement évoqué dans la description d’une ville. C’est peut-être le côté insaisissable des myriades urbaines qui ne laisse guère le temps aux idées reçues de s’y installer. Mais une réalité mouvante peut être dite autrement, par exemple, en libérant des souvenirs personnels du microcosme d’un quartier shanghaien. C’est  la démarche de Wang Anyi dans A la recherche de Shanghai, essai sur l’évolution de la ville où il est avant tout question de ses habitants.

En tant qu’interprétation personnelle, sensuelle et chatoyante, la vision de l’auteur s’attache aux changements, infimes mais constants, entraînés par le passage des saisons, par une promiscuité forcée dans des ruelles aux arrière-boutiques sombres et aux immeubles qu’on devine sur le point de s’écrouler. La vie shanghaienne du passé et du présent est frugale, avec toutefois des aspects complexes ; ces derniers (la situation politique, les guerres, les modes) se manifestent souvent de manière indirecte, mais réussissent à modeler les rapports de voisinage, l’urbanisme ou la pratique de différents métiers. Shanghai est en même temps unique est multiple, aux visages contrastés de la modernité vient s’ajouter l’ancienne rivalité avec Pékin, centre de la pensée  et de la culture, tandis que Shanghai est traditionnellement considérée comme une cité où l’on fait des affaires, aux attitudes davantage pratiques.

On comprendra que cette recherche de Shanghai doit peu aux livres d’histoire, et beaucoup à l’observation, à la mémoire, et à l’univers du conte, qui permet de déployer des caractères shanghaiens emblématiques et des histoires exemplaires. Aussi, je ne résiste pas à inclure un extrait, représentatif pour moi de cette vision  à la fois distanciée et intime de la métropole chinoise, donnant à la complexité du monde sa juste place, parfois encombrante, parfois réduite à un écho à peine perceptible dans l’éternel bruit de la foule.

Au contraire, les jours d’orage, l’averse violente mène grand tapage. Les gens paradoxalement détendus poussent des cris de frayeur exagérés en regardant les éclairs par les fenêtres. On dirait que ces éclairs transpercent l’écran des immeubles, et toutes les fenêtres s’ouvrent au même instant dans un grand tintamarre. La ville entière devient transparente, la nuit s’étend, prend de l’ampleur. Il arrive qu’un coup de sifflet retentisse au cœur de la nuit. Venu on ne sait d’où, il annonce le départ d’un train ou d’un bateau. On prend conscience, à ce moment-là, de l’étendue de la cité qui englobe des lieux si éloignés. Des pensées vagabondes surgissent alors dans l’obscurité de la nuit.

A la recherche de Shanghai, de Wang Anyi, Editions Philippe Picquier

(1)   Moi, je l’ai fait, mais je ne dirai pas où à Venise ;-)    

dimanche 11 décembre 2011

Premières neiges

Une série d'images prises dans divers endroits du Valais ce week-end, avec d'infinies nuances blanches.

Crans-Montana

Nendaz
Binii- Savièse


Veysonnaz

Sion depuis Brignon

lundi 28 novembre 2011

Livres lus III

En ces temps, j’ai plus envie de parcourir la campagne environnante que les rayons des bibliothèques, encore perplexe face à l’idée (devenue réalité entretemps) de vivre au-dessus de Sion. Le besoin d’apprivoiser un espace encore flou pour moi  ne me fait pourtant pas délaisser des lectures brèves, qui m’ont réservé quelques surprises. Celles des gens « sans activité », par exemple, comme l’Emily de  La Dame blanche. J’ai généralement horreur des biographies, pour toutes les indiscrétions qu’elles peuvent contenir et distiller, surtout quand le biographié n’est plus là pour se défendre ou rétablir sa vérité. Cela dit, le texte de Christian Bobin La Dame blanche, autour de la mystérieuse parce que discrète personnalité d’Emily Dickinson, est suffisamment stylisé, gommé, éclairé d’une lueur incertaine pour ne ressembler en rien à une vulgaire biographie, mais davantage à une photographie surexposée, à un portait sensoriel et sensible d’un personnage presque légendaire, d’une quasi inconnue de son vivant, sauf par sa passion des fleurs et des jardins. Autour d’Emily, d’autres portraits sont à peine ébauchés, ceux des nombreux correspondants, des amis, de tous ceux qui meurent à un rythme trop soutenu, délaissant les vivants dans une bulle d’indestructible mélancolie. Entre deux formules énigmatiques, on y trouve différents éclairages et nuances essayés sur une silhouette subtile, ainsi qu’une exaltation de l’individuel, de l’unique, du singulier opposé à des conformismes divers. Plus qu’à la véritable Emily Dickinson, cette esquisse me fait penser à la reine Guenièvre de William Morris, avec sa longue robe claire et son regard grave, mais peut-être en plus éthérée.

Image: Commons Wikimedia

L’artiste qui écrit sur la vie des artistes –réels ou imaginaires- prend part à un jeu de miroirs et ne saurait se contraindre aux fades limites de la biographie ; le jeu consiste à prendre la place de l’ombre et de l’imprévisible, c’est-à-dire celle du public. C’est l’aspect le plus original de  Nocturnes. Cinq nouvelles de musique au crépuscule. Depuis A Pale View of Hills, j’ai souvent trouvé les personnages de Kazuo Ishiguro résignés et infiniment tristes, mais la résignation n’est chez cet auteur que la traîne d’une lucidité accrue, d’une vue particulièrement perçante. Ainsi, dans deux nouvelles, des égéries un peu pathétiques déploient leur désir de devenir artistes à leur tour, leur frustration de se trouver pour toujours du côté de ceux qui applaudissent, encouragent ou rejettent. Ainsi, elles usent de leur pouvoir sans vraiment y croire, s’attachant à d’authentiques artistes et jouant le rôle qu’on attend d’elles. Et, pourtant, deux lignes parfaitement distinctes semblent se dégager dès qu’on évoque le parcours de l’artiste : celle de la « carrière », qui représente le seul contexte où ces représentantes du public, égarées sur la scène, peuvent intervenir, et celle de « l’œuvre », plus exigeante et ingrate envers les rêveurs d’art, qui finit par exclure les jugements extérieurs au nom d’une vision personnelle. Les collisions entre ces deux points de vue fournissent l’essentiel des situations dramatiques dans ces récits, sans qu’il y ait de véritable conclusion, mais en laissant  les personnages dériver infiniment.  

La Dame blanche, de Christian Bobin, Gallimard, L’un et l’autre

Nocturnes. Cinq nouvelles de musique au crépuscule, de Kazuo Ishiguro, Editions Les Deux Terres

mardi 15 novembre 2011

Comment réveiller un blog dormant


Il m’arrive d’y entrer sans faire du bruit, sans publier rien de nouveau, bref passage là où le temps ne passe pas, puis je reviens à une dimension plus tangible, faite  d’assemblages, de travaux de transformation et de soutien, voire de balayage de feuilles mortes. L’espace compte pour beaucoup chez quelqu’un d’aussi casanier que moi, et l’adaptation nécessite parfois de longues respirations, de distanciation, d’instants vides ou d’éclipses.  Pourtant, des élans contraires se manifestent également, sous la forme d'un rattrapage vain du temps des autres, d'une envie de ne pas rester sur le rivage trop longtemps. Ces contradictions ne me donnent pas la recette adéquate qui me permettrait d'écrire de façon regulière; en réalité, c'est quelque chose qui survient à un moment donné, sans le chercher vraiment, malgré tous ceux qui affirment, très rationnellement, que l'écriture est une question de discipline. J'en viens à penser que, comme la lecture, il s'agit davantage d'une affaire d'inclination. Faut-il alors réveiller un blog en hibernation?

Dernièrement, et les déménagements & emménagements sont propices à ce genre d'expérience, j'ai dû classer une partie de mes livres et j'ai organisé ainsi une petite bibliothèque de livres non lus, de ceux qu'on laisse toujours pour un hypothétique surlendemain, ou pour des grandes vacances idéales, tout droit issues des souvenirs d'enfance. Parmi eux, j'ai trouvé Une Liaison dangereuse, de Hella S. Haasse, longue nouvelle qui est aussi un éloge de la curiosité littéraire, mettant en scène Madame de Merteuil après sa chute, menant une vie triste et en retrait à La Haye. Dans une correspondance avec une femme d'une autre siècle, cette Madame de Merteuil développe ce qui aurait pu être le point de vue d'une femme  de la fin du XVIIIe siècle à propos des hommes, de l'amour ou de l'éducation des femmes. La brillante stratège libertine de Laclos se transforme chez Haasse en une femme d'une lucidité désespérée, confrontée au caractère intolérable des souvenirs heureux qui deviennent son seul divertissement. Pour le reste, il y a toujours des questions, à propos de détails dont la littérature de l'âge classique ne s'encombrait guère : les prénoms, la vie quotidienne, les décors réalistes et les descriptions bien plus modernes (et qui, pour cette raison, se démodent bien plus facilement) ; enfin, tout ce qui permettrait, sinon de mieux comprendre le texte de Laclos, du moins de rester quelque temps dans son champ magnétique, y compris la mélancolie qui se dégage de tous les échecs évoques, le côté dérisoire inhérent aux plans les mieux organisés. Et c'est précisement cette mélancolie, si présente dans le style de la romancière néerlandaise, qui pourrait se rapprocher le plus de ce XVIIIe siècle finissant. Une anticipation romantique dans un reflet bref et précis. 




Ajout du 16/11, Bureau



mardi 27 septembre 2011

Gares I






Le matin, avant la pluie imprévue ou dans la chaleur, déjà surprenante, d'un été interminable. Se souvenir des gares, c'est conserver une trace de l'impatience, du désir d'être ailleurs lié à chaque départ, facile néanmoins à renouveler.


Fenêtres  sur paquebot et sur cour







Ajout du 9 octobre, gare de Gruyères, par L'Absente.


lundi 5 septembre 2011

Lectures d’été : Le cygne noir (où l’on apprend qu'il est possible de tout prédire, sauf l’avenir)

Mieux vaut tard que jamais, puisque la traduction française était déjà sortie il y a un certain temps, quelques soirées sont suffisantes pour lire Le Cygne noir, de Nassim Nicholas Taleb, où se croisent, dans un grand hall d’aéroport, la bibliothèque d’Umberto Eco, la guerre du Liban, l’épineuse question du statut social des chercheurs, la vaste plaisanterie des prix Nobel d’économie, l’arrogance épistémique, les auteurs français méconnus en France et les prévisions basées uniquement sur des modèles de type courbe en cloche.

 Le fil conducteur du Cygne Noir (métaphore désignant les événements imprévisibles qui devraient creuser des failles dans toute théorie de la connaissance sérieuse -ce n’est pas parce que tous les cygnes connus sont blancs qu’il n’en existe pas de noirs-) est le principe d’incertitude. Il peut être appliqué à tous les aspects de la connaissance et de la vie, car rien n’est plus éloigné de l’abstraction que le besoin de trouver un horizon plausible pour demain, une explication quelconque basée sur les expériences précédentes ou sur les connaissances qu’on croit posséder.  Cela paraît simple, mais les nombreuses anecdotes, expériences et événements historiques évoqués dans l’ouvrage rendent compte des différents biais cognitifs et des situations particulières qui peuvent en tout moment fausser notre jugement, mener à des estimations exagérées et occulter des connaissances utiles sous prétexte qu’elles ne correspondent pas à des modèles communément acceptés. On pourrait s’en amuser, si les erreurs qui résultent de ces biais épistémologiques ne touchaient pas des domaines comme la finance ou la médecine.

Extrêmistan et Médiocristan sont deux territoires antinomiques, qui peuvent correspondre à des moments de l’histoire ou des types de société. En Extrêmistan, des événements imprévus ayant de lourdes conséquences peuvent se manifester assez facilement, tandis que la vie en Médiocristan semble beaucoup plus routinière et sans soubresauts.  Selon Taleb, le monde moderne ressemble davantage à l’Extrêmistan. Et c’est là que les Cygnes Noirs ont plus de chances d’apparaître. Mais ils vont être rapidement cachés ou sous-évalués par des interprétations ultérieures visant à expliquer l’inexplicable, ou par les biais de narration qui assimilent un événement à une histoire préétablie (dont les détails attirent l’attention et masquent le fond). Ce qu’on ne voit pas cesse d’exister, et c’est là que le hasard peut être perçu comme une forme d’ignorance.

Cependant, chaque discipline possède ses instruments d’erreur de prédilection, et si l’on trouve de préférence des biais de narration ou de confirmation dans l’histoire ou le journalisme, l’économie semble collectionner les bourdes (ce que l’auteur appelle « préférer avoir tort avec précision ») en se basant sur le postulat que l’on peut calculer les probabilités (uniquement) à partir d’une moyenne ; en réduisant les probabilités d’écart de manière exponentielle, le modèle obtenu ne peut considérer les aberrations (les cygnes noirs) et n’est pas applicable à un monde confronté à des changements et des ruptures importantes. C’est ainsi que l’auteur rappelle les passionnantes théories de Poincaré sur la difficulté de se projeter dans l’avenir sans tenir compte d’un nombre toujours croissant de facteurs incertains, et de la complexification liée à un effet de diffusion, d’effets entraînant d’autres effets (idée reprise ultérieurement sous le nom de « théorie du chaos »), ou évoque, par opposition aux courbes gaussiennes, celles de Benoît Mandelbrot, qui se basent sur la géométrie fractale et qui intègrent des variations extrêmes et certains hasards. Je suis restée pourtant sur ma faim, malgré la densité de l’essai, à propos des limites de la connaissance et l’absurdité d’une planification « scientifique » selon Friedrich Hayek, mais c’est une bonne raison pour lire ou relire ses œuvres.  
  
Le Cygne Noir peut, enfin, être lu comme un éloge de la curiosité et du tâtonnement, une invitation à s’éloigner de l’arrogance et à insuffler un peu de modestie dans des milieux, notamment universitaires (mais pas seulement). La connaissance n’est pas un bien qui se possède, mais une hypothèse mouvante et malléable, avec toutes ses fragilités, qui peut être démentie, étayée ou transformée au besoin. Mais ce qui me plaît, chez Taleb, c’est l’osmose qui s’établit entre les différentes disciplines, la façon dont la philosophie et les mathématiques deviennent vivantes dans leurs applications quotidiennes, sans oublier l’importance du faux. Reconnaître la possibilité de se tromper est quelque chose d’essentiel. Après tout, le plus intéressant est ce qu’on ne sait pas, et les livres non encore lus.


Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne noir. La puissance de l’imprévisible. Les Belles Lettres, 2010.

jeudi 28 juillet 2011

Garenne énigmatique

Les grandes vacances sont un moment privilégié pour la lecture, mais cette année j’ai préféré vous proposer un jeu de nature différente. Il ne s’agira pas de trouver les auteurs d’une collection de débuts de roman, mais une citation littéraire cachée dans la garenne ci-dessous. Avec les pistes suivantes :

-La citation est en anglais
-Elle n’a aucun rapport avec des lapins
-Elle est tirée d'un roman et a un peu plus d’un siècle


Saurez-vous la reconnaître?

Et deux photos pour patienter entre les suites. Je ne dirai pas où la première a été prise... Quant à la seconde, c'est la première fois que je vois un rayon vert sur le lac.





Et celle-ci?


L'Officina farmaceutica di Santa Maria Novella




jeudi 7 juillet 2011

Lignes de fuite

La chambre noire de Damoclès

Un homme terne, dépourvu de passé et d’avenir, s’ennuie dans son bureau de tabac, dans une bourgade près d’Amsterdam. Son physique particulier semble l’avoir condamné à rester pour toujours rattaché à l’enfance, entre une mère  délirante et une cousine dominatrice qu’il a eu la mauvaise idée d’épouser. Tout va donc pour le pire pour Henri Osewoudt, avant que la Seconde guerre mondiale n’éclate et ne l’envoie vers de rivages inconnus. Aux premiers jours de la guerre, un dénommé Dorbeck se rend à la boutique pour commander un tirage de photographies. Henri accepte, intrigué par ce personnage qui lui ressemble extraordinairement, mais avec un côté héroïque en plus. Car Dorbeck ne tarde pas à revenir et à confier à Henri des missions, parfois très dangereuses, pour le compte de son réseau de résistants. Pour Henri, qui n’éprouve aucune motivation patriotique, mais une fascination sans limites envers cet ami insaisissable, le moment est venu de changer de vie.

La chambre noire de Damoclès, l’une des œuvres de Willem Frederik Hermans a avoir été de nouveau traduite en français il y a quelques années, nous offre une fugue ponctuée d’épisodes surréalistes, où le doute tient lieu de suspense, où des agents (simples ? doubles ?) portent sur eux des photographies anodines qui leur servent de codes, où la frontière entre la maladresse et le mensonge s’estompe progressivement. Il y a là certes des ingrédients classiques du récit d’espionnage, mais aussi une drôle d’enquête en guise de fil conducteur qui n’est pas sans rappeler certains récits d’Edgar Poe dans le mélange d’étrangeté et d’humour noir : Dorbeck n’existerait-il qu’en tant que double imaginaire et flamboyant du falot Osewoudt, qui échapperait ainsi au néant, mais hériterait des trahisons de son mentor ? Ou serait-ce plutôt l’inverse ? Au cœur du mystère, on retrouve encore une fois des clichés développés dans la chambre noire, parfois abîmés par un travail bâclé, invisibles souvent, indéchiffrables toujours, sans oublier la Leica d’Osewoudt, véritable Macguffin.

La chambre noire met en scène le vertige de l’incertitude lorsque la morale se dissout rapidement dans le chaos et le manque de fiabilité, tandis qu’un monde aux règles nouvelles s’installe, soutenu par un changement constant de décors, de rythmes, de personnages interchangeables qui multiplient les allers et retours. Car le roman est construit sur fond de géographie urbaine bouleversée, il s’insère dans une sorte de mouvement perpétuel, évoqué par le biais des nombreuses scènes qui ont lieu dans les trains ou les tramways, véritables lignes de fuite convergeant vers un horizon improbable.

Willem Frederik Hermans, La chambre noire de Damoclès, roman traduit du néerlandais par Daniel Cunin, Gallimard 2006 

jeudi 30 juin 2011

Coups de foudre

Parce que je m’intéressais au Japon, il s’est mis à lire des romans japonais. Naturellement, il est tombé tout de suite sur certains titres très connus que je ne connaissais pas. C’est ainsi, dans cette ambiance de sérendipité, que j’ai entamé la lecture des Amants du Spoutnik, de Haruki Murakami. L’intrigue ? Un triangle amoureux tout en mélancolie et délicatesse. Le narrateur aime Sumire, sa meilleure amie, apprentie écrivain, qui aime Miu, une femme plus âgée qu’elle et brisée par un étrange accident. Ils vont se perdre et se retrouver au Japon, puis en Italie et en Grèce. Au-delà de ces rencontres, il y a la question, insondable et insoluble, de la solitude, tantôt présentée comme un état désirable, tantôt signifiant une impossibilité de communiquer une quelconque émotion (bien que les chats, toujours présents dans les romans de Murakami, puissent devenir d’excellents messagers).

La solitude est celle des habitants des grandes villes, étrangers parfois à leur propre famille, voyageurs décalés, et pas seulement par rapport aux fuseaux horaires. Mais les gens solitaires tombent amoureux aussi, ce qui ne les empêche guère de disparaître de temps en temps en emportant tous leurs mystères avec eux, disparitions trop oniriques pour être inquiétantes, inscrites pourtant dans une certaine normalité, avec tous leurs inconvénients pratiques. Dans cet absurde tout à fait vraisemblable, ce qui me paraît particulièrement fascinant chez les Amants, c’est la facilité avec laquelle on finit par suivre la trace des personnages, afin de trouver la bifurcation, la faille dans la routine, et on voudrait, à la fin du récit, continuer à explorer leurs labyrinthes et en chercher les sorties (des portes chinoises?). Ce sont probablement les effets d’un style net, faisant l’économie du superflu, où le monologue ne dérive jamais en brouillage sentimental,  où la place du non-dit n’est pas usurpée et les détails du décor semblent toujours nécessaires, comme l’île grecque  réduite à des traits très simples  mais indispensables à une certaine initiation.   

Et, trace de mes promenades sur le Web, cette phrase qui m’a profondément émue hier, bien qu’elle n’ait aucun lien avec mon sujet. Quoique…

Je ne risque rien. Les ruines, c’est indestructible. (Merci au forum Nota Bene)

Haruki Murakami, Les Amants du Spoutnik, Belfond Etranger, 2003

mardi 14 juin 2011

Sens baroques

En regardant aujourd’hui l’exposition dédiée aux collections princières du Liechtenstein, la plus importante collection privée européenne issue du musée viennois de même nom, qui se tient au Palais Lumière d’Évian jusqu’au 2 octobre, je m’interroge sur le rôle des sens dans la peinture baroque. Une touche de couleur particulière me hante souvent, dans un tableau, mais elle me rappelle également un certain bruit, une certaine texture. Là, les curiosités chromatiques se multiplient, comme la nuance orange d’un papillon émergeant de l’obscurité, ou les différents tons noirs dans un portrait de Van Dyck, d’où surgit souvent un regard intense et très peu accordé à la simplicité de la tenue.

Mythologie, portrait, paysage, l’âge baroque sait mélanger les genres avec bonheur ;  dans une même scène se croisent animaux exotiques, étoffes chatoyantes, fruits hyperréalistes. La musique se joue en plein air et les ateliers de peintre sont des prétextes pour des mises en abyme. Le tout suggère des correspondances sensorielles, lorsque la justesse des clairs-obscurs annonce le parfum des roses, la saveur du raisin ou le glissement d’une luge sur une rivière glacée. La présence des sens se trouve aussi dans la recherche de nouvelles surfaces et textures. C’est ainsi que les tables et cabinets en pierre dure, de tradition florentine, voisinent avec les émaux et avec l’éclat cuivré des miniatures serties dans des meubles-cadres.  Envahissant l’espace en diagonal, les pesanteurs s’envolent, évoquant les métamorphoses et les significations cachées, telle la fenêtre qui se reflète sur le vase, rencontre de deux éléments translucides, dans une nature morte de Cornelis Kick, ou les différents vêtements qui ondoient en vagues de couleur, comme chez Rubens.

Un des points intéressants de cette exposition, à mon avis, est la comparaison qui peut être faite entre la peinture baroque et les œuvres de la période Biedermeier. On y retrouve, pour ces dernières, le goût des objets luxueux, des couleurs vives, mais les figures sont bien plus sages, la tragédie s’est éteinte à la fin du XVIIe siècle et les scènes deviennent davantage figées dans l’idylle, avec une préférence marquée pour le ravissant dépourvu de tout effet théâtral. Sans les excès somptueux qui font tout le charme du style baroque, elles anticipent ce que deviendra la photographie quelques décennies plus tard.   


lundi 16 mai 2011

Transparences

 À propos des Chroniques de l’étrange, de Pu Songling

Par son sens étymologique, transparent est proche de paraître, disparaître ou apparent. La transparence était autrefois celle de l’air ou du ciel, et aussi celle des mots. On trouve ainsi cette expression associée aux qualités de certaines matières, comme la soie ou le verre,  Dans les Chroniques de l’étrange, de Pu Songling, recueil de contes chinois écrits dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, ce sont les  différents mondes qui deviennent diaphanes, se mêlent et se confondent dans une atmosphère de rêve. Cette transparence-là ne laisse passer seulement la lumière, mais aussi les renards métamorphosés en jeunes filles, les dragons égarés cherchant un lieu d’hibernation dans les yeux des passants, les génies tutélaires et même les belles revenantes décidées à continuer le parcours qui aurait dû être le leur si elles avaient vécu.

La superposition des mondes se fait sans artifice aucun, il n’y a pas de transition entre le naturel et le surnaturel, si ce n’est parfois le songe, la nuit ou même l’ivresse, mais tout cela ne fait pas une frontière ; le passage se fait donc sans encombre d’une fresque à un lit. Les meubles rentrent dans les murs et y disparaissent, un lettré se souvient de ses vies antérieures en tant que cheval, chien, serpent. Cependant, le moment où les transitions se produisent peut se révéler terrifiant, provoquer la peur ou la fuite de celui qui se retrouve en face d’un être inattendu ou indescriptible et parfois cela s’accompagne d’une fin malheureuse et symbolique. Ce fonctionnement du conte, où le merveilleux est tour à tour redoutable ou désirable dans une perspective d’apprentissage et d’initiation, où se lient l’amour de la femme-renard et la réussite aux examens et concours, se retrouve parfois chez Hoffmann (dans Les Mines de Falun, par exemple), et aussi dans certaines des Histoires Extraordinaires d’Edgar Poe, comme dans Le Sphinx.


Pu Songling, Chroniques de l’Etrange, traduit par André Lévy
Ed. Philippe Picquier, 2010   






Ajout du 17 avril


Biblis, de William-Adolphe Bouguereau. Source: Wikipedia


Pour les tonalités diaphanes

Ajout du 18 mai

Éloge de l'éphémère et des paradoxes: un signe qu'on pourrait traduire par Permanence

lundi 2 mai 2011

Déambulation florentine


En me promenant dans les rues de Florence, je ne peux m’empêcher de penser au courant d’une rivière. Le flot est celui des passants sur les vieux ponts, du renouvellement continuel des pas sur des grands pavés qui semblent être là depuis des siècles. Certains photographient ces pierres inégales, balises d’un labyrinthe urbain qui se prolonge à l’intérieur sombre des musées et dans les allées des jardins. Les ramifications florentines sont infinies, car elles quittent la ville et son passé pour rappeler parfois l’histoire des visiteurs célèbres et de leurs grands tours et détours. Le récit de ces cristallisations s’étale dans toute la ville au moyen d’appels discrets, comme une plaque au pied d’une statue, avec le nom d’un mécène, comme la mention, dans une maison banale, du séjour un poète romantique. Cependant, en s’éloignant du cours principal, le touriste trouvera aisément des méandres de solitude, des ruelles délaissées, des courettes fraîches, des feuillages naissant au creux des pierres, des chats au soleil.

Cloître

Débarquement immédiat
Le ciel dans la chambre d’Éléonore


Chez nous


Chapelle sous ciel orageux


Les autres portes


Et une madone de Filippo Lippi


Un seul oiseau


Où l''on démontre que l'Arno charrie bien des choses...


Pensées


Au bout de l'allée


Coup de vent


Citronnier au soleil


Quelle sorte de vert


Villa médicéenne, intérieur


Miroir convexe

jeudi 21 avril 2011

La clé

Quelqu’un a éveillé ma curiosité, tout récemment, pour l’œuvre de Yoko Ogawa. Parce que je m’intéressais à la persistance des souvenirs, mais aussi, et surtout, à leur plasticité. C’est comme si un souvenir ne restait jamais figé ni ne s’effaçait. Il serait modelé par l’arrivée constante d’un flux d’autres souvenirs, parfois semblables, parfois venant contredire ou mettre en cause le premier. Il pourrait aussi rester en embuscade, en attendant un moment propice pour resurgir et défaire les trames du réel, éparpiller les pièces du pavage escherien qu’on s’était donné tant de mal à assembler.

Je ne connais nullement les mécanismes du souvenir. Aussi, dans les deux textes que je viens de lire, le fonctionnement de la mémoire n’est pas décrit, mais exploré dans ses marges, dans ce qui n’a pas été vu ou compris une première fois et qui revient de manière inattendue et parfois obsédante. Dans Un thé qui ne refroidit pas, une jeune femme (les personnages de Yoko Ogawa ont rarement des noms) se rend aux funérailles d’un ancien camarade de classe dont elle ne se souvient plus. Pendant la cérémonie, elle croise un autre de ses camarades, surnommé K. qui l’invite manger chez lui et lui présente son épouse. Impressionnée par la beauté de celle-ci, la jeune femme est surprise d’apprendre que l’épouse de K. a été autrefois la bibliothécaire de leur école, et qu’elle ne l’avait jamais remarquée. Cette rencontre va déclencher un certain questionnement. La « seconde chance » des souvenirs possède la redoutable qualité d’inverser présent et passé, semant au passage le doute sur ce qui  est « réellement arrivé ».

Souvent, les souvenirs sont interprétés grâce à des objets, anodins en apparence, mais pouvant résumer toute une vie. C’est le cas dans Le Musée du Silence, où le narrateur, un jeune muséographe, se rend dans le manoir d’une vieille dame qui souhaite construire un musée pour exposer ses collections. Le seul problème, c’est qu’il ne s’agit pas de reliques de civilisations anciennes, mais plutôt de pillages récents. Tous les objets ont été volés à leurs propriétaires quelque temps après leur mort. Leur sens (et la valeur qu’on peut y attacher) n’existe que par les récits de la vieille dame, que le narrateur enregistre soigneusement, à l’aide d’une jeune fille qui est présentée comme la fille de sa commanditaire. Le narrateur se prend bientôt au jeu et commence à rechercher et à dérober par lui-même ces pièces si particulières, qui permettent de concentrer le temps en un seul instant significatif, à les nettoyer et les classer.

Pourtant, une impression de malaise s’installe progressivement. Elle vient d’un certain décalage chronologique, d’une difficulté à situer les personnages dont le passé restera mystérieux. Ainsi la différence d’âge entre la jeune fille et sa mère semble excessive au narrateur et les rapports familiaux sont ponctués d’interdictions étranges. Le narrateur veut atteindre une certaine perfection dans son œuvre muséographique de fixation du réel, mais, en le faisant, il s’éloigne de plus en plus d’une réalité descriptible, quantifiable, pour tomber dans une atmosphère rêveuse faite d’événements quasiment absurdes (l’explosion sur la place), de personnages hors du temps (la communauté des moines ayant fait vœu de silence), et d’un seul élément sûr : le passage des saisons. Il y a néanmoins des mises en garde concernant, non pas les souvenirs en eux-mêmes, mais le point de vue de celui qui les observe, à défaut de s’en rappeler : « l’observation commence à partir du moment où l’homme prend conscience de la mauvaise qualité de la précision de son regard ». La collecte des souvenirs déboucherait-elle sur une fausse reconstruction du passé ? Non, si l’on voit Le Musée du Silence, entreprise d’appropriation de la mémoire des autres, à la lumière du paradoxe du rêveur que Lewis Carroll développe dans De l’autre côté du miroir (en réalité une variante du paradoxe du réel, de Zhuangzi). [1] Le récit qui nous montre Alice en proie à l’incertitude sur sa propre existence (fait-elle partie, comme l’assure Bonnet blanc, du rêve du Roi rouge, devant ainsi disparaître au réveil de celui-ci ?) fait écho aux dernières pages du roman d’Ogawa, où le rôle essentiel du musée est exposé :

 « […] car si le musée du Silence était détruit, comment pourrait-on conserver une preuve tangible de l’existence des habitants du village ? Nous perdrions sans doute pied et nous finirions par glisser et tomber hors de la bordure du monde. La réalité de notre existence ne resterait dans le cœur de personne. […] La bordure du monde est un endroit sombre et extrêmement profond. Si l’on tombe dedans, on ne peut absolument pas en remonter… »

La collection favoriserait ainsi la persistance des souvenirs en leur offrant des relais collectifs pour leur conservation. On sortirait ainsi de la mémoire individuelle, incertaine et subjective, pour atteindre une mémoire familiale, villageoise, et avant tout communément acceptée. Les objets-souvenirs deviendraient des clés du temps, en créant des liens entre l’avenir et le passé, entre des gens qui ne se sont jamais rencontrés. Les rêves seraient interchangeables, mais alors, ils cesseraient d’être uniques et, suivant toujours le paradoxe de Lewis Carroll, les deux rêveurs (ou ceux qui sont censés partager un même souvenir) entreraient en conflit, chacun défendant, comme Alice, sa parcelle de réalité, car, comme tout le monde sait, Cela ne s’est pas du tout passé comme vous le racontez…

Si la persistance du souvenir dépend de son caractère unique, sa fiabilité est une toute autre affaire. La réminiscence altérée, voire faussée, est parfois évoquée dans les textes d’Ogawa. Il ne s’agit pas à proprement parler de faux souvenirs, mais d’images rongées par l’érosion des années, par les expériences ultérieures qui ont questionné leur valeur. Il en va ainsi pour le personnage d’une autre nouvelle, Le réfectoire et une piscine sous la pluie, qui passe sa vie à vérifier sans cesse que sa réalité ne correspond plus à ce qu’il se rappelle de son enfance et en retire un apaisement certain. Quant au « vrai » faux souvenir, issu de la confusion ou de l’affabulation, il est plutôt rare en littérature. De tels sables mouvants ennuieraient-ils les lecteurs ? Ce thème fait cependant l’objet d’une évocation troublante, par toutes les questions laissées sans réponse, dans Souvenirs pieux, de Marguerite Yourcenar.

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[1] L’extrait de De l’autre côté du miroir

Et une belle allégorie du faux souvenir : Rachael


mardi 12 avril 2011

Collage 3. Dans la gare

Parce que les trains sont aussi une source d'inspiration pour moi : lecture d'un paysage.

Ajout du 14 avril : un joli rébus.



jeudi 7 avril 2011

Le temps des autres

Avec des si, on referait le monde. Une récente relecture de la nouvelle Rip van Winkle m’a remis cette phrase en mémoire. Non que le récit de Washington Irving ait quelque chose à voir avec le problème du conditionnel présent ou passé. Mais le thème des voyages dans le temps et des paradoxes qu’ils entraînent dans la structure d’un récit me paraît un moyen idoine de suivre le fil de la discussion du billet précédent, qui s’est aventuré dans les chemins des réalités et des représentations, du virtuel et du réel ; continuons donc sur un mode fantaisiste et plaisant.

L’intrigue est assez simple, et trouve ses origines dans des mythes anciens, tels les Sept dormants d’Ephèse : Rip van Winkle est un homme simple et paresseux et son seul souci est d’échapper le plus souvent possible à une épouse acariâtre. Un jour, il part à la chasse dans les monts Kaatskill et rencontre un groupe d’étranges personnages habillés comme dans des temps plus anciens, qui l’emmènent dans leur repaire et lui donnent à boire. Il s’endort tout de suite après, et, le lendemain, lorsqu’il se réveille, son fusil est entièrement rouillé, son chien a disparu et il a désormais l’apparence d’un vieillard. Lorsque Rip van Winkle revient dans son village, il trouve que tout a changé : sa femme est morte, ses amis aussi, sa maison a disparu et ses enfants sont désormais adultes. Sa nuit dans la montagne a durée en réalité vingt ans, et ses compagnons habillés à l’ancienne mode appartenaient à l’équipage disparu de Henry Hudson, ils étaient donc des revenants.

Une première remarque intéressante à propos du voyage dans le temps (et aux univers parallèles qui vont avec) concerne l’attitude du voyageur. Tel qu’il apparaît chez Irving ou dans certaines nouvelles d’Edgar Poe, Borges ou Giovanni Papini, le voyage dans le temps n’est pas la découverte d’un territoire inconnu, mais une anomalie mystérieuse, quelque chose qu’on subit et qui reste inexplicable. Au début du XIXe siècle, l’exploration du temps n’est pas encore le penchant onirique de celle de l’espace, avec les moyens de locomotion nouveaux qui raccourcissent les distances. Les machines adéquates pour une atmosphère réaliste dans le récit seront une spécialité du siècle suivant, le paradoxe temporel aussi, qui reconstruit pour le meilleur, et souvent le pire, le monde avec des si.

 Loin d’être une perte de temps, ces si, que le passager égaré modifie,  déclenchent l’effet papillon, un excellent outil narratif même en dehors de tout brouillage temporel, mais ils sont également source de mélancolie et de regret. Il y aurait ainsi deux manières d’appréhender ce genre de voyages fantastiques : celui où la rencontre de deux temporalités différentes a pour but de réaliser une quelconque modification, et celui où, tout changement étant impossible, les virtualités sont organisées de manière à laisser une porte entrouverte au vraisemblable. Le voyage dans le temps moderne, tel qu’il apparaît dans  certains films des dix ou quinze dernières années traitant de ce sujet, (Donnie Darko, Next, Mr. Nobody, The Time Traveller’s Wife…), ressemble davantage à celui de l’époque romantique. Il se fait sans machines et sans appareils bizarres, sans technologies vite démodées et presque sans paradoxes. Il devient intérieur, proche de l’hallucination ou du rêve et définitivement éloigné d’une quelconque théorie scientifique, voire de la science-fiction, restant l’exemple toutefois de l’unheimlichkeit de la littérature fantastique.

 Il se dégage une immense tristesse de l’idée même de remonter le temps, que la plupart des œuvres de fiction évoquant ce thème partagent. Eviter le paradoxe temporel suppose, d’une manière ou d’une autre, revenir à la situation initiale, génératrice de déceptions comme l’est toute expérience virtuelle, qui se détache des conditions actuelles et reste une éternelle probabilité, à la fois frustrante et infiniment séduisante.


Ajout du 07-04, pour Ambre


J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir

Charles Baudelaire, La Vie antérieure


Ajout du 9 avril


Et avec des si...


Ajout du 12 avril : le canal d'Entreroches





lundi 28 mars 2011

La vie mauve

C’est un saupoudrage de souvenirs, à l’origine. Il y avait les couleurs vues et reconnues, mais aussi autre chose, des tonalités qui n’existaient que sous une certaine lumière, celle des réverbères qui changeaient le bleu en mauve, celle du ciel avant l’orage, celle de la poussière sur les vitres légèrement opalescentes d’une serre, des nuances associées à un son ou une senteur, voire à des mots. Il y avait aussi les couleurs impossibles : celles des bulles de savon, celles du nacre, qui avaient une réalité tangible pour moi, avant de connaître le sens d’iridescence. La couleur qui change selon le point de vue de l’observateur me paraissait quelque chose d’improbable et de fascinant. Plus tard, j’ai retrouvé cette qualité si présente (mais inexistante, au fond) dans la célèbre phrase de Flaubert : « Dans Salammbô, j’ai voulu donner l’impression de la couleur jaune. Dans Madame Bovary, j’ai voulu faire quelque chose qui fût de la couleur de ces moisissures de coins où il y a des cloportes. » Si un roman est plus qu’une couleur, on peut, en revanche, associer certaines tonalités à son contexte,  qui resteront dans la mémoire du lecteur lorsqu’il aura oublié, peut-être, l’essentiel de l’intrigue. Concernant l’exemple, je n’associe pas Salammbô à du jaune, mais plutôt à un mélange de pourpre, d’orange et de gris foncé ; Madame Bovary m’apparaît comme une photographie en noir et blanc, mais je n’ai aucun souvenir d’éléments chromatiques particuliers dans aucun des deux romans… Chaque lecteur de roman fabriquerait ainsi sa propre iridescence, symbolique et affective.

Au sens propre, l’irisation est un motif que l’on rencontre, par exemple, rarement dans un décor littéraire médiéval, où les couleurs surgissent denses et brillantes. L’iridescence est en revanche liée aux variations de la lumière sur l’or et aux reflets des pierres précieuses, à certaines matières minérales ou animales (écailles, élytres). Ainsi l’adjectif chatoyant, qui apparaît au XVIIIe siècle, renvoie à l’œil du chat et à la pierre de même nom. Comme le montre l’iconographie, l’aspect irisé semble également très bien diffusé dans les étoffes au temps où l’on commence à évoquer des chatoiements, et dans l’expression « l’orient d’une perle », à une époque où la plupart des perles venaient déjà d’Amérique et non plus d’un Orient rêvé. Le terme cependant restera, même pour désigner les perles artificielles élaborées avec une substance qu’on appelait, au XVIIe siècle, essence d’orient.   



Deux robes chatoyantes du XVIIIe siècle


Francisco de Goya, La Condesa de Chinchón


Thomas Gainsborough, Portrait of Mary Countess Howe

dimanche 20 mars 2011

Segantini à Bâle

Si j’avais une exposition à conseiller aux amateurs de paysages austères, d’illuminations vespérales et de clartés lunaires en cette saison, ce serait bien celle que la fondation Beyeler dédie à Giovanni Segantini (1858-1899). Figure marquante du divisionnisme (proche du pointillisme), artiste reconnu et célèbre à son époque, Segantini a rarement fait l’objet de rétrospectives au cours des dernières années (une exposition à la National Gallery de Londres, en 2008, a présenté certaines de ses œuvres à côté de celles d’autres peintres divisionnistes). Et pourtant, cette œuvre mérite d’être plus largement diffusée, car elle offre de nombreux aspects originaux allant au-delà d’une peinture « de genre » montagnard.

Perspectives

Le lieu presque unique de l’œuvre de Segantini, malgré quelques exceptions milanaises, est le paysage agreste des Grisons où l’artiste avait fixé sa résidence. Que ce soit dans une prairie entouré de cimes blanches ou sur une route traversant une plaine, le regard se déploie sans artifices sur les rochers et les pentes, sur l’ombre des clôtures et des sources. L’expression est sobre, sans être minimaliste, elle dévoile les changements de la lumière du jour, l’ouverture de l’espace ou la solitude. Segantini peignait de grands tableaux en plein air, en altitude, comme le Triptyque des Alpes.

Personnages

Cependant, les montagnards qui apparaissent dans l’œuvre de Segantini ne sont jamais seuls. Ils sont représentés au travail, en plein soleil ou à l’aube, figures presque à contre-jour proches des paysans de Millet, parfois en prière ou au repos, dans un moment d’abandon, marchant en compagnie de leurs vaches et moutons. Les animaux font partie de leurs vies et occupent souvent la plus grande partie de l’espace ; leur présence, surtout quand ils apparaissent en groupe, forme des jeux de couleurs et de formes autonomes qui profitent de l’iconographie naïve et populaire  pour exprimer un message symbolique. L’humain et l’animal ont une existence semblable, les mêmes peines, les mêmes chemins parcourus. Ainsi, Les deux mères montrent la femme et la brebis côte à côte, chacune accompagnée de son petit, évoluant dans un monde crépusculaire. Les silhouettes ne sont pas figées, mais on devine une certaine économie des mouvements, réduits à l’essentiel, en harmonie avec une nature impressionnante et froide, mais qui ne cesse d’évoluer.

Textures de la lumière

Chez Segantini, l’heure bleue offre un éventail de nuances chatoyantes. Vues de près, les couleurs claires semblent avoir été appliquées en filaments bien définis, avec une texture plus sèche sur un fond sombre, produisant un curieux effet de relief, rappelant un rideau de neige ou une empreinte. Cela est particulièrement perceptible dans ses dernières œuvres et montrent une évolution de la technique de l’artiste qui  aurait pu se tourner vers des formes abstraites. Dans les autres toiles, tout un monde de reflets papillonnants, grâce à la séparation des couleurs, s’offre aux regards, comme si le peintre avait voulu figer des gestes de la main, le scintillement de l’eau ou la course des nuages traînants. Le style divisionniste inspirera plus tard le Futurisme, dans la recherche  d’une représentation efficace du mouvement. Mais c’est une autre histoire.


Jusqu’au 25 avril
Fondation Beleyer
Baselstrasse 101
CH-4125 Riehen/Bâle
Tél. + 41 (0)61 645 97 00


Tous les jours de 10 h. à 18 h, le mercredi de 10 h. à 20 h.
Le musée est ouvert le dimanche et les jours fériés.
http://www.fondationbeyeler.ch/fr/introduction




Ajout du 21 mars 2011:

Pour bien observer l'effet de bruit, issu de l'application de petites touches claires sur un fond sombre.

http://www.flickr.com/photos/32357038@N08/5534683925/in/set-72157625949189962/

http://www.wikigallery.org/wiki/painting_245794/Giovanni-Segantini/The-fountain

http://www.wikigallery.org/wiki/painting_245823/Giovanni-Segantini/Landscape

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