mercredi 5 avril 2017

Hodler, Monet, Munch. Peindre l'impossible


   Ce que je remarque habituellement en premier, en regardant des tableaux réalisés entre le dernier tiers du XIXe siècle et le début du XXe siècle, au-delà de la multiplicité des styles, est une absence. Quelque chose s'est perdue avec la révolution de la forme que représentait l'Impressionnisme : l'ensemble des thèmes et des sujets qui étaient jusqu'à ce moment le point de départ, le prétexte, voire le mode d'expression principal des artistes. C'est ainsi que les scènes d'inspiration mythologique, historique, religieuse ou littéraire ont quasiment disparu des œuvres picturales à cette époque-là, pour ne revenir que dans des courants comme le symbolisme et l'Art nouveau. Mais la mythologie, la religion, l'histoire ou le roman sont définitivement absents des avant-gardes artistiques. La réaction contre l'académisme, contre le romantisme devenu goût bourgeois, s'est traduite par une mise à l'écart de toute forme de récit dans la peinture, du moins de manière explicite. Aussi, avec l'Impressionnisme, l'extraordinaire et le dramatique se sont dissous dans l'ordinaire, le quotidien a acquis en revanche des traits mystérieux, mais ce sont avant tout la subjectivité et la singularité formelle qui ont pris le dessus, et le vide a été rempli par des sujets, certes traditionnels, comme le paysage, le portrait, la nature morte, la scène d'intérieur... Où chaque artiste pouvait imprimer son caractère unique tout en renouvelant des codes anciens. C'est de cette singularité formelle dont il est question dans l'exposition Hodler, Monet, Munch, à la Fondation Gianadda, de Martigny, avec un choix d’œuvres des trois peintres, où le fil conducteur est le traitement du paysage et notamment de l'eau : lacs, rivières, mais aussi atmosphères pluvieuses ou enneigées. Diversité de saisons et de climats, mais aussi de styles. La vision réaliste ou impressionniste évolue vers une conception de plus en plus abstraite, chez ces trois artistes qui n'ont pas beaucoup de points commun en principe, si ce n'est d'avoir vécu à la même époque et d'être amateurs de voyages. Ils ne se sont jamais rencontrés et ils sont généralement classés dans des courants picturaux différents. Pourtant, leurs œuvres sont habitées par une semblable recherche de la lumière et du caractère unique de chaque lieu, une recherche développée par l'utilisation de couleurs audacieuses pour offrir un aspect inattendu à des éléments naturels comme le sable, la neige, ou l'eau, et surtout pour représenter la distance qui sépare l’œil du peintre de certains objets de la scène.

Vues lacustres – La pluie 

  Le lac est un motif très fréquent dans l’œuvre de Ferdinand Hodler (1853-1918). Dans des tableaux qui semblent avoir toujours été peint depuis le même point de vue, avec des dimensions semblables, le paysage lacustre, et le regard du spectateur, sont bordés par un horizon divisé en deux parties : les montagnes et le ciel. Au milieu, que ce soit pour les vues du Léman ou pour celles du lac de Thoune avec, au loin, la chaîne du Stockhorn, l'eau est une étendue lisse, miroitante, composée de nombreuses nuances de bleu et de vert. Face aux tonalités froides et bleutées du lac et du ciel, les montagnes forment des ensembles massifs de traits sombres et de couleurs opaques qui suggèrent le relief, l'anfractuosité, les ombres parmi les sommets enneigés... Cependant, la distance entre le spectateur et les montagnes est visiblement considérée dans le traitement des formes et des couleurs. Cela revient à peindre l'espace vide, une idée qui relève de l' impossible, et qui se manifeste, dans un autre registre, chez Claude Monet (1840-1926). Les jardins et feuillages de Monet possèdent également cette dimension de prise en compte de l'éloignement du regard dans le mélange et la recomposition chromatiques, dans le flou et également dans les grandes compositions qui offrent des perspectives très différentes selon qu'elles soient regardées de près ou de loin. On peut trouver quelque chose de similaire dans certaines scènes peintes par Edvard Munch (1863-1944). Dans La Pluie, l'eau est représentée à travers le carrelage d'une terrasse, qui devient surface réfléchissante. Cette zone du tableau se trouve dans l'angle inférieur, et le spectateur regardera plus facilement l'horizon avec les arbres, ou les deux figures féminines du premier plan, que le carrelage. Il y a probablement, un jeu intéressant dans l'éloignement et le rapprochement que l'on peut établir ici, et dont les différents plans sont de nature à créer une atmosphère remarquable, ou, encore de peindre ce qu'on ne peut pas voir.

Cette exposition résulte d'un partenariat entre le Munchmuseet d'Oslo, le musée Marmottan Monet , avec la contribution de diverses collections privées suisses, en particulier la collection de Christoph Blocher et celle de la Fondation pour l'art, la culture et l'histoire, pour ce qui concerne les œuvres de Hodler. L'exposition a eu lieu à la fin de l'année 2016 au musée Marmottan.

Inma Abbet


à propos de l'exposition Hodler, Monet, Munch. Peindre l'impossible, à la Fondation Pierre Gianadda, Martigny, du 04 février au 11 juin 2017



Ferdinand Hodler, Le Léman vu de Chexbres, coll. Christoph Blocher


Edvard Munch, Été à Kragerø, coll. privée

Edvard Munch, Été à Kragerø, détail

Edvard Munch, La Pluie, Nasjonalmuseet, Oslo


Edvard Munch, La Pluie, détail


Claude Monet, Impression soleil levant, Musée Marmottan Monet, Paris


Claude Monet, Pont Japonais, 1922-1924

Claude Monet, Pont Japonais, détail




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