jeudi 19 avril 2018

Un tableau : Portrait de Mme X, de John Singer Sargent



   La figure mythique de la Parisienne : sophistiquée, élégante, suggestive et quelque peu mystérieuse, connaît son apogée au tournant du XXe siècle, pendant ce qu'on a appelé la Belle Époque. Les références sont littéraires, picturales ou directement issues de la vie mondaine. La Parisienne faisait éclore des modes plutôt que de les suivre, et quelques femmes ont laissé une empreinte singulière dans l'histoire de l'art, dans leur rôle d'égéries de courants esthétiques et de styles de vie. Parmi elles, l'Américaine Virginie Amélie Avegno Gautreau (1859 -1915), originaire de Louisiane, mais vivant dans la capitale française depuis l'âge de huit ans, représentait au mieux ce caractère parisien extrêmement raffiné. Sa vie sociale et amoureuse éveillaient la curiosité, le désir, l'envie de beaucoup. On lui prêtait de nombreuses liaisons, mais, conformément aux usages et convenances de l'époque, ce que l'on savait d'elle en faisait essentiellement une figure hiératique, énigmatique, connue avant tout par sa beauté peu conventionnelle, rehaussée ou mise en valeur par des recettes cosmétiques comme la poudre de riz couleur lavande pour accentuer la blancheur de sa peau ou le henné appliqué sur les cheveux pour leur donner un éclat cuivré. (1)

   En 1884, cette beauté évanescente intéressait beaucoup le jeune peintre John Singer Sargent, aussi d'origine Américaine, qui fréquentait le même milieu cultivé et cosmopolite et en tirait une chronique imagée, faite de portraits originaux et touchants de ses membres les plus distingués, mais aussi d'artistes et d'écrivains, ou simplement d'inconnus dont l'allure et l'expression lui plaisaient, notamment pendant ses voyages en Italie ou en Espagne. L'art du portrait mondain, cependant, commençait à assurer à Sargent un début de célébrité et des revenus importants pour un artiste, et c'était en même temps un moyen d'expression de sa vision de la peinture, qui devait beaucoup à Velázquez et au Greco comme un contrepoint à sa formation académique. Peindre la belle Madame Gautreau et exposer son portrait au Salon des artistes français devait logiquement asseoir sa renommée. Le peintre avait réussi à convaincre la dame de poser pour lui, car le tableau n'avait pas été, contrairement à son habitude, le fruit d'une commande, et tous les deux, l'artiste comme Madame Gautreau, avaient été satisfaits du résultat. (2) Pourtant, c'est toute la carrière de Sargent qui a failli s'écrouler à la suite de l'exposition de son chef-d’œuvre, jugé si scandaleux que son auteur a préféré quitter la France et continuer son travail à Londres, tout en envisageant sérieusement d'abandonner la peinture ; que le portrait a dû changer de nom, prenant la dénomination informelle de « Madame X », alors que le modèle était parfaitement reconnaissable, voire que Mme Gautreau a, pendant quelque temps, ralenti le rythme de sa vie sociale. On peut se demander aujourd'hui ce qu'un tel tableau avait de si choquant. Quand il s'agit de la fin du XIX e siècle, on peut penser à une idée de la bienséance et des rapports sociaux qui condamnerait toute évocation de la sexualité, de la coquetterie, toute la mise en scène du corps, mais la réalité est bien plus complexe et montre un rapport à la nudité et à ce qui est convenable de montrer davantage ambivalent.

     Les portraits féminins étaient d'ailleurs -et sont encore- des documents précieux concernant les modes vestimentaires d'une période déterminée. A l'époque du portrait de Madame Gautreau, leur caractère formel et décoratif faisait appel à des habits luxueux, en général des robes de soirée et de bal. Les robes destinées à ce moment de la journée étaient généralement très décolletées, parfois très légères, et ornées de dentelles et de transparences. Le décolleté laissait voir les épaules, les bras, et une bonne partie de la gorge et du dos ; la poitrine, maintenue par un corset, était ainsi exposée. Cette composition du vêtement tenait moins à la pudeur, ou à son absence, qu'à la mise en valeur, depuis les années 1850, d'une silhouette en forme de sablier, où les deux autres éléments étaient la taille artificiellement amincie et la longue jupe avec ou sans crinoline. Le corps devient un ensemble sculpté par une sorte d'armature, et la poitrine elle-même n'est pas un objet de séduction, mais une composante de cet édifice. Dans les années 1880, le décolleté est exigé dans les toilettes de soirée et de bal. La nudité d'une partie du corps est ainsi considérée comme acceptable à l'opéra, dans un bal ou un dîner, alors que les toilettes de ville ou de voyage couvraient presque entièrement chaque centimètre de peau. Aussi, la nudité, féminine ou masculine, était célébrée dans les arts. Certes, presque toujours avec un prétexte mythologique, historique ou littéraire, mais l'exposition du corps nu n'était pas condamnée ou interdite dans tous les contextes. C'était seulement quelque chose de très codé, et certains de ces codes paraissent incongrus de nos jours. La robe portée par Madame Gautreau, noire et sans ornements, créait un contraste fascinant avec la pâleur de ses épaules et de ses bras. Sans manches, elle était dotée d'un décolleté profond qui laissait ressortir sa taille très fine, mais ce décolleté n'est pas plus prononcé que celui qu'on peut voir dans un portrait ultérieur de la même dame, peint par Gustave Courtois, où Amélie Gautreau semble émerger d'un nuage de tissu translucide. Alors, pourquoi un tel scandale, de la part de la critique et du public ? Dans tous les cas, le tableau a déconcerté les spectateurs. La pose était inhabituelle, avec un profil qui semble s'éloigner et une main appuyée sur un guéridon ; peut-être l'impression de modernité qui se dégage de la composition a été mal comprise en son temps. Judith Gautier évoquait en ces termes l'étrangeté du tableau : « « Est-ce une femme ? Une chimère, la licorne héraldique cabrée à l'angle de l'écu ? Ou bien l'œuvre de quelque ornemaniste oriental à qui la forme humaine est interdite et qui voulant rappeler la femme, a tracé cette délicieuse arabesque ? Non, ce n'est rien de tout cela (…) Si ce sein bleu, ces bras serpentins, ce teint où l'héliotrope est pétri avec la rose, ce profil effilé, cette lèvre pourpre, ces yeux demi-clos, veloutés d'ombre, ont en effet quelque chose de chimériques, cela tient uniquement à la chimérique beauté que la toile évoque… » Mais il y avait encore autre chose frappante dans le portrait exposé au Salon. Une des bretelles de la robe apparaissait, dans la première version, tombée de l'épaule du modèle (3) Cela aurait été vu comme une allusion sexuelle et aguicheuse totalement inacceptable, ou du moins de nature à entraîner des critiques et des moqueries. Madame Gautreau et sa mère ont été outrées, Sargent a accepté de modifier le détail controversé, mais le mal était fait, et la vente du tableau était désormais inenvisageable. Littéralement, dans ce cas, l'échec ou la réussite n'a tenu qu'à un fil. Par la suite, le peintre exposa fièrement la toile dans son atelier, et n'accepta de la vendre, au Metropolitan Museum of Art, qu'en 1916, un an après la mort de Madame X.

Inma Abbet




Une étude du futur portrait, où l'on ne voit pas encore la bretelle droite



(1) Pour la biographie de Virginie Amélie Avegno Gautreau :

Deborah Davis, Strapless : John Singer Sargent and the Fall ou Madame X, Penguin, 2003


(3) La première version du portrait, où l'on voit le détail de la bretelle tombée


Portrait de Madame Pierre Gautreau, dit de Madame X,
 John Singer Sargent, 1884




John Singer Sargent dans son atelier

Madame Pierre Gautreau, par Gustave Courtois (1898) 


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